La transparence toxique

1. Trop de transparence rend celle-ci toxique.
Comme le dit Carissa Veliz, Privacy is power ! C’est parce que l’on peut s’abriter, se mettre en retrait de la vue des autres, que l’on peut agir librement et efficacement. Sans avoir à dévoiler tout de suite toutes ses cartes. Tous les stratèges, toutes les cadres dirigeants de grandes entreprises, le savent très bien. Ce sont toujours les autres que l’on incite à la transparence totale, pour se rendre leur comportement prévisible, savoir ce qu’ils vont faire et anticiper. La transparence totale, elle, interdit la différence entre l’interne et l’externe, entre le privé et le public, source de tous les totalitarismes. En interdisant le retrait, elle dissout la réserve, l’abstention. Ainsi que le rappelle Bernard Stiegler, la démocratie est la transparence des pouvoirs publics et le droit à l'opacité de la vie privée ; le totalitarisme, c'est l’exact inverse. « Le monde global engendre l’effondrement des frontières et le quadrillage de l'intime » (Sylvain Tesson).

2. Dans son roman le plus célèbre, L’Insoutenable légèreté de l’être, Milan Kundera met en opposition l’attitude de Sabina, une femme tchèque, avec celle du Suisse Franz, son amant, qui s’opposent sur l’importance que revêt la vie privée dans la quête d’authenticité. Pour Franz, qui n’a jamais connu que l’Ouest, vivre dans la vérité, c’est vivre en toute transparence, sans aucun secret. Mais pour Sabina, qui a grandi dans la Tchécoslovaquie communiste, cela n’est possible que dans un cadre privé : « Dès lors qu’il y a un témoin à nos actes, nous nous adaptons bon gré mal gré aux yeux qui nous observent, et plus rien de ce que nous faisons n’est vrai, dit Sabina. Avoir un public, penser à un public, c’est vivre dans le mensonge » (Gallimard, 1990, p. 144-145). Me savoir contrôlé, filmé, modifie mon comportement, en fausse la spontanéité. Contrairement à ce que l’on peut penser, filmer, mesurer tout, ne permet pas de connaître la réalité, mais altère cette réalité. Les règles que l’on va se donner, la manière dont on va agir, vivre, vont être influencées par le fait d’être vu des autres. Etre sous surveillance, c’est être sous influence, consciemment ou non.

3. « Capitalisme de surveillance » est un terme que l’on doit à Shoshana Zuboff, ancien professeur à la Harvard Business School. Dans son livre paru en 2020, L’Âge du capitalisme de surveillance, elle décrit et analyse une nouvelle forme de capitalisme qui aurait été créé par Google et perfectionné par Amazon et Facebook. Ce capitalisme aspirerait les données personnelles des individus et les analyserait au moyen d’algorithmes sophistiqués pour prédire les comportements. Le postulat est ici entièrement déterministe : de ce que ces sociétés se croiraient devenues capables de sonder les reins et les cœurs, elles se croiraient capables de prédire, statistiquement, les réactions d’une personne. Sans donc tenir compte de sa liberté, c’est-à-dire de sa capacité à dévier de trajectoire, à changer. De la connaissance du passé, on croirait possible d’en déduire le futur.
Dans la société chinoise, si certaines figures dissidentes émergent, le système d’information du gouvernement a tôt fait de les identifier et de les « harmoniser » (le terme officiel qui signifie « neutraliser socialement et politiquement »)
avant qu’elles n’aient le temps d’agir, voire même avant qu’elles n’aient formulé l’idée d’entrer en dissidence. Le livre Dictature 2.0 : Quand la chine surveille son peuple (et demain le monde) du journaliste Kai Strittmatter (Tallandier, 2020), qui a passé des années comme correspondant à Pékin pour un quotidien allemand, montre comment les autorités chinoises appliquent aux données à leur disposition une technologie prédictive qui identifie pour elles les futurs dirigeants ou ennemis possibles de l’Etat, avant même que les personnes en question n’aient conscience de leur propre potentiel.
On nous en rebat les oreilles : l’usage que Pékin fait des données de consommation, des informations biométriques, des coordonnées GPS, de la reconnaissance faciale, de l’ADN et de toutes les autres données qu’il collecte, fait de la Chine une société avancée dans l'utilisation des outils de la "transparence". Ce ne sont donc plus seulement des sociétés privées, dont le régime politique est un despotisme (plus ou moins éclairé), mais bien ici un Etat, qui emploie les techniques du capitalisme de surveillance pour administrer le système dit de « crédit social », lequel détermine qui est autorisé à acheter, vendre et se déplacer en fonction de son comportement en société, plus ou moins « responsable ».
«
La Chine est sur le point de devenir quelque chose d’inouï jusque-là : un Etat techno-totalitaire alimenté par l’intelligence artificielle. L’objectif est de former un nouveau type non seulement d’Etat, mais d’être humain, qui aurait pleinement intériorisé les diktats de l’Etat et le caractère total de la surveillance et du contrôle qu’il exerce. Si l’intériorisation est cruciale, c’est parce qu’elle dispense les agents de l’Etat d’intervenir pour corriger le comportement du citoyen, celui-ci l’ayant à l’avance fait pour eux » (John Lanchester, « Document Number Nine », London Review of Books, 10 octobre 2019). Pékin est en effet pionnier dans l’usage de l’intelligence artificielle et d’autres formes de collecte de données numériques pour créer un appareil d’Etat qui puisse surveiller constamment tous les citoyens, mais aussi les contraindre à se conduire « librement » selon son bon vouloir sans jamais avoir à déployer sa police secrète ou à brandir la menace du goulag. La reconnaissance faciale complète utilement la surveillance exercée par les caméras omniprésentes dans les rues chinoises, qui enregistrent au quotidien les allées et venues des citoyens. La technologie dont Pékin dispose est si avancée qu’il est possible de comparer en direct les scans faciaux avec la base de données de sécurité centrale. Si quelqu’un pénètre dans une zone qui lui est interdite, une église par exemple, ou même s’il marche simplement dans la direction opposée d’une foule, le système l’enregistre et alerte la police. En théorie, celle-ci n’a pas à se rendre au domicile du suspect pour lui faire payer sa désobéissance. Le système de crédit social suit automatiquement les paroles et les actions de chaque Chinois, en ligne et hors ligne, et distribue récompenses et punitions selon le degré d’obéissance –pardon, de comportement « responsable ».
Il fait peu de doute que nombre de sociétés aux intérêts bien arrêtés utilisent la
data pour pousser discrètement (nudge) les individus à penser et agir d’une certaine façon. Zuboff écrit ainsi qu’un dirigeant de la Silicon Valley, qu’elle ne nomme pas, déclarait : « Le conditionnement à grande échelle est essentiel à la nouvelle science de l’ingénierie de masse des comportements » (S. Zuboff, L’Âge du capitalisme de surveillance, Zulma, 2020). Selon ce data scientist, par une analyse approfondie du comportement des utilisateurs d’applications, son entreprise sera à terme en mesure de « modifier la manière dont les individus prennent des décisions au jour le jour » (Ibid.).
Nul besoin de faire un effort d’imagination pour se représenter à quoi ressemblerait la fusion dystopique, dans une organisation panoptique, du commerce et de l’autoritarisme politique : il suffit de regarder nos grandes entreprises privées.
C'était, déjà, l'enseignement du film
The Circle.
La crise sanitaire du Covid-19 a accéléré le basculement dans une société du tout numérique, du télétravail généralisé et du sans contact. Cette société de transparence grâce aux outils numériques décuple les possibilités de manipulation.
« La crise liée à la pandémie de Covid-19 a représenté un effet d’aubaine pour les acteurs clés de la surveillance. Le débat sur les applications de « traçage » a ainsi mis l’accent sur les utilisations possibles des données personnelles et sur les mécanismes de contrainte qu’autorise leur exploitation. En ce sens, cette crise accélère l’avènement d’un « capitalisme de surveillance » - précédemment décrit par la sociologue américaine Shoshana Zubogg – fondé sur l’extraction continue de données personnelles et collectives » (Julien Nocetti, « Les GAFAM, nouveaux acteurs controversés des relations internationales, in Revue « Questions internationales », La Documentation française, septembre-octobre 2021, p. 24).

4.
Pour Alain Supiot, « les pratiques contemporaines de management traitent les hommes comme des ordinateurs programmables. La gestion par indicateurs de performance, la quantification visent toujours à rendre transparent ce qui ne peut l’être totalement. L’homme n’est pas une machine et dans l’accomplissement de son travail, il y a une part irréductible de subjectivité. En la niant, on donne naissance à des institutions pathogènes. La vague de suicides dont on parle beaucoup en ce moment est un symptôme de cette déshumanisation » (interview par Catherine Halpern pour le magazine Sciences humaines de décembre 2010, article « Rencontre avec Alain Supiot. Penser la justice sociale »).

5. Si, e
n janvier 2021, Caroline del Torchio et moi avons co-écrit un livre sur le travail à distance, c'est parce que la notion de distance éclaire celle de transparence. En effet, à l’encontre de la « totale transparence » transgressant la common decency (Orwell), la pudeur, elle, désigne une saine distance à l’autre, source du respect qui permet la vie en société. La pudeur, dit Protagoras, est au principe de la vie politique, véritablement humaine. Là où il n’y a plus de pudeur, de réserve, là où tout est public, on bascule dans l'animalité.