La manipulation des consciences


1.
D'une manipulation des comportements professionnels (nudge management), on passe à une manipulation des consciences.

Pour pénétrer dans la sphère de l’intime, les entreprises avaient commencé par faire appel à des coachs qui mobilisaient diverses techniques (PNL, analyse ericksonienne...) en vue de modifier les « croyances limitantes » de leurs clients/sujets.

Les entreprises n'avancent plus seulement avoir une éthique, mais une « âme ».

Elles affirment avoir non plus seulement une culture d’entreprise, comme dans les années 80-90, mais désormais une « philosophie d’entreprise », allant jusqu'à recruter des Chief Philosophy officers ou des Chief Evangelist officers. De même qu'elles se servent de la psychologie et des neurosciences, les entreprises essayent dorénavant de manipuler la philosophie. J'en atteste d'expérience : quand elles font appel au philosophe, c'est bien souvent pour de mauvaises raisons, en voyant en lui ce qu’il n’est pas : un sophiste, un rhétoricien, un psychologue, un spécialiste de la manipulation des croyances, etc.

Dans son récent Le Premier XXe siècle, l'ancien secrétaire général adjoint de l'ONU, Jean Guéhenno, fait remarquer que « la Chine et les entreprises géantes de l’internet, avec des objectifs différents et chacune à leur manière, développent une capacité de contrôle des esprits qui fait secrètement envie à des individus auxquels leur propre liberté fait peur ». Sans cesse mieux outillées en psychologie et neurosciences, les grandes entreprises se montrent plus efficaces dans leur projet d'influer sur l'esprit de leurs salariés[1]. De fait, les situations d'emprise managériale sont en pleine explosion. Elles tendent à devenir la norme dans les grandes entreprises et sont de ce fait de plus en plus considérées comme normales : la sociologue américaine Diane Vaughan parle, plus généralement, de "normalisation de la déviance". L’emprise est une situation de contrainte morale, de soumission apparemment consentie.

La manipulation des croyances permet l’anesthésie des consciences, entraînant normalisation de la déviance.


2. Pour conserver une conscience en bonne santé et donc un sain discernement, il ne faut pas oublier que l’obéissance due au supérieur concerne toujours une action, celui-ci ne peut demander à une personne de penser ou de croire quelque chose. Il faut redire qu’un acte manifestement illégal annule l’obligation d’obéir. Autrement exprimé, le devoir d’obéissance est ordonné au bon fonctionnement de l’entreprise et non à celui du supérieur. Ce que l’entreprise demande n’est pas ce que le supérieur demande.


3. Une souffrance éthique est ressentie par les personnes à qui on demande d’agir en opposition avec leurs valeurs professionnelles, sociales ou personnelles. Le conflit de valeurs peut venir de ce que le but du travail ou ses effets secondaires heurtent les convictions du travailleur, ou bien du fait qu’il doit travailler d’une façon non conforme à sa conscience professionnelle.
Source : https://www.souffrance-et-travail.com/video/les-pros-repondent/iso-45003-premiere-norme-mondiale-sur-la-gestion-de-la-sante-psychologique-sur-le-lieu-de-travail/


4. La manipulation des croyances est d'actualité. Elle prend des atours bienveillants, ainsi qu'on l'apprend avec « la mission que s’est donné le design cognitif : croiser les sciences cognitives avec les technologies numériques, la data science et le design afin d’activer l’évolution des comportements et des cognitions », comme on le lit dans une tribune ouverte datée du 9 septembre 2021 et signée tant par des scientifiques (Pr. Jacques Fradin, du GIECO) que par des spécialistes RH (Boris Sirbey, Jeremy Lamri et Clément Lemainque, du Lab RH). Les experts signataires de cette tribune, eux-mêmes sujets aux biais cognitifs qu’ils pointent chez les autres, disent explicitement vouloir remettre le « facteur humain » « au centre ». En nous aidant à nous déprendre de nos « schémas mentaux », hérités de notre éducation, leur objectif est une « évolution positive de nos comportements et de nos cognitions ». Selon les termes de cette tribune, nous devons « pulvériser nos croyances » pour nous rendre capables d’adopter « de nouvelles cognitions ». En effet, paraît-il, « nous ne changeons pas assez » pour faire face aux défis du temps présent. « On » se propose donc de nous y aider.


5. Si une entreprise peut bien, à sa mesure, contribuer à former des consciences, elle ne peut prétendre se substituer à elles. La tentative d’absolutisation de l’entreprise et de ses objectifs, comme s’il en allait de la vie ou de la mort, est une opération vouée à l’échec parce qu’elle ne répond à aucune aspiration authentique à l’absolu. La perversion, c’est de vouloir donner une valeur d’absolu à l’activité sociale et rémunératrice, alors que tout le monde sait que l’absolu n’y est pas, qu’une entreprise n’est pas une finalité. Toute le monde sait que rien de vital ne se joue là-dedans et qu’il faudrait remettre ce moyen à sa juste place. L’illusion, c’est de croire que l’on peut investir le relatif d’une absoluité qui ne lui appartient pas, de chercher à transformer l’entreprise en une espèce d’église. L’investir de cette fonction mystique, c’est la vouer à l’enfer, à l’infernale démultiplication sans cesse réinventée de la souffrance au travail.





[1] L'utilisation frauduleuse des neurosciences fait l'objet d'un chapitre du livre Les Gardiens de la raison. Enquête sur la désinformation scientifique (La Découverte, 2020), intitulé "La manipulation des neurosciences".